Return to site

D’Ermenonville à Vernouillet.

Le Marquis de Girardin (5ème partie)

Le lavoir d’un philanthrope

 

Le don arrive à point pour calmer les remous qui bouillonnent en ces temps-là autour des eaux de Vernouillet. Non que l’eau manque vraiment. C’est plutôt la coopération des habitants qui fait défaut. L’abreuvoir du Grand Ru, au bout de la rue Saint-Etienne, s’enlise dans la boue et les plantes. Douze citoyens sont réquisitionnés d’office pour faire le curage dès 5 heures du matin, le 5 fructidor an VIII (23 août 1797). Ils mettent une même mauvaise volonté pour réparer le chemin qui conduit au Pont aux Chèvres où l’on pourrait pourtant installer un nouveau lavoir de quinze à vingt laveuses. Mais le cortège de malheurs qui se succèdent en l’hiver 1801-1802, gelées et crue de la Seine, interdit de tel frais.

Reste le Ru Gobert. Parlons-en ! Et on en parle au conseil municipal, le 4 mai 1789 : la fontaine et l’abreuvoir réclament réparation. Les uns refusent de procéder à l’adjudication, arguant de la misère des temps ; les autres prônent la corvée libre et volontaire pour le nettoiement. La mésentente persiste et l’on s’entête à utiliser l’eau, avec d’autant plus d’ardeur que, la source étant enclavée dans le ci-devant domaine seigneurial, on considère qu’elle appartient maintenant de droit au village. Neuf ans plus tard, on préfère « rendre » au citoyen Tautest le terrain du Ru Gobert et recevoir de lui en échange la source de La Rochelle, dite du Petit Ru. Magnanime, Tautest s’exécute et offre 600 livres pour la construction d’une fontaine et d’un lavoir. Mais la laverie du Ru Gobert n’en continue pas moins à être utilisée. Résultat en 1804 : du trou informe rempli d’immondices sort une eau polluée qui répand ses miasmes dans le linge, lequel communique de gerbes de tumeurs et des démangeaisons aux habitants. Girardin l’apprend-il ? En tous cas, il va agir. Il possède à Médan, lieu-dit les Abîme, un pré où jaillissent deux sources d’une eau merveilleuse qui coule chaude, ou du moins ne gèle pas en hiver. Les femmes de Vernouillet l’apprécient tant que, pour venir y laver, elles donnent quelques sous aux fermiers mitoyens. Girardin accorde 5 ares 10 centiares de ce précieux terrain. A la municipalité d’y construire une laverie pour quarante laveuses, mais il pose ses conditions. D’abord on supprimera le lavoir infect du Ru Gobert.

Le Rû Gobert :

On restituera aux demoiselles Tautest le terrain indûment usurpé. Celles-ci dans leur générosité assureront aux villageois l’accès à la fontaine redevenue salubre. Quant au nouveau lavoir, on ne l’atteindra, avec voitures ou chevaux, que par le chemin de la Corbinerie. Défense de traverser le pré, d’ébouler les fossés ou d’endommager les arbres plantés sur leur berge, toutes précautions prises par le donateur pour sauvegarder sa propriété d’alentour. Et impossible de laisser chaque laveuse apporter son ponton de pierres pour s’y tenir : ceci engendre querelles et destructions. Le lavoir devra être solide et, puisque les pierres de tailles sont trop chères, on y emploiera de bons plats bords bien joints et attachés de forts clous ou chevilles sur des pieux en bois de chêne, placés tant en dedans qu’en dehors du bassin.

Girardin, spécialiste en dessin, joint à son projet des croquis aquarellés. Sur le premier, son terrain est un carré parfait. S’y inscrit un grand rond de gazon vert et, coupant celui-ci de part en part, les taches bleues d’un grand et d’un petit bassin qui communiquent entre eux. Il garde la propriété de l’allée qui, perpendiculaire au chemin de la Corbinerie, mène au lavoir. Il y prévoit des piquets pour attacher les bêtes de somme et, plus loin, un petit hangar qu’il appelle cage pour les ranger.

Le second croquis corrige le précédent. Le terrain garde se superficie de 10 perches mais c’est un rectangle dont un angle est abattu. L’allée, fermée par une barrière d’entrée, s’élargit quand elle débouche devant le lavoir. Tout autour, des rangées d’arbres, doublant ceux des fossés, assureront ombre et fraîcheur aux lavandières. Le donateur dessine pour elles une jolie construction portant la mention : hangard projetté et promis par M. Girardin pour mettre les laveuses à couvert en cas d’orage. Il en espère 42 à 50 autour du grand bassin ovale. Bon connaisseur en lessive, il sait que draps et torchons se traitent moins délicatement que camisoles, fichus et bonnets de percale, comme en portent les belles dames du château. Aussi prévoit-il, pour rincer le linge fin, un petit bassin ronds qui cette fois se déverse directement dans le fossé d’écoulement.

Qui refuserait une pareille installation ? Pas la commune, bien sûr, qui retarde la réparation d’un pilier de l’église pour construire le lavoir. D’ailleurs, Napoléon en personne l’autorise, par décret du 4 août 1806, à accepter la donation. Sont d’accord aussi les chefs de famille interrogés sur les avantages et les inconvénients du projet. Dix ont consenti à se déplacer. Dommage que pas une femme ne soit venue répondre à l’enquête publique. Au lieu des paroles convenues des maris, peut-être auraient-elles livré quelque confidence sur leur travail de lavandière… Dès l’aube, dans l’âtre de la cheminée, faites chauffer l’eau plein le chaudron ventru. Y ajouter des feuilles et des racines de saponaire afin d’obtenir une mousse savonneuse qui décrassera le linge. Empiler celui-ci avec ordre dans le grand cuvier, le parsemer d’iris parfumés et le recouvrir d’une épaisse couche de cendre, y verser et reverser l’eau bouillante à l’aide d’un pochon, pendant toute la journée. La lessive ainsi coulée, la laisser infuser et le lendemain, la tordre et la placer dans des baquets en bois ou des paniers d’osier. L’emmener au lavoir, chargée sur une brouette, les bâts d’un âne ou, par chance, la charrette familiale. Alors, ployées par-dessus le garde-genoux, battre et rebattre chaque pièce de linge, hiver comme été, les mains engourdies et endolories, l’égoutter, puis compter sur un franc soleil pour sécher son linge étalé sur les prés. Si le ciel fait grise mine, l’étendre dans la grange ou dans le grenier…

Qui dira combien de vernolitaines prennent ainsi le chemin de l’Abîme, bénissant la mémoire du sieur de Girardin ? en 1817, les hommes ne se font pas prier pour venir travailler au lavoir, d’autant qu’ils seront payés sur le secours accordé au roi à la commune très éprouvée par les intempéries. Avant même la réparation des sentes et l’aide aux indigents, les travaux au lavoir ont eu priorité.

Mais le lavoir a un défaut majeur : il n’est pas couvert. En 1840, on le considère tout au plus comme une fontaine servant de lavoir. Des travaux de charpentes, maçonnerie, couvertures sont alors décidés pour un devis de 1 680, 51 F. il en sort transformé en 1843. Autour d’une cuve rectangulaire en pierre, un grand auvent de tuiles protège les laveuses. Celui-ci repose sur un comble de bois blanc et des poteaux en chêne. Quand le soir, les coups de battoirs, les rires et les papotages se sont tus, on entend chanter les sources cristallines. Elles coulent et le temps passe. Il faut, au début du XXème siècle, remplacer les tuiles, sceller à nouveau les pieux pour attacher les chevaux. Le dernier mémoire, établi par François Clédat, date de 1903. Mais en 1906, voici l'annonce d'un déclin : les héritiers Lusse, voulant alimenter les bassins où ils conservent le poisson ont englobé dans leur propriété le fossé appartenant à la commune et modifié l'écoulement des eaux du lavoir. Ils ont planté des arbres et construit une clôture qui empêche d'accéder au ruisseau de décharge. Ils conviennent volontiers de leurs torts et promettent de rectifier les lieux.

Mais qui se soucie encore du lavoir ? En 1953, Madame Billard le convoite pour l'intégrer dans sa propriété toute proche qu'elle exploite en camping. Elle écrit au maire : Ce lavoir inutilisé qui se dégrade de plus en plus rendrait plus de service à mes campeurs qu’aux habitants de la commune qui l’ignorent complètement.

En fait, c’est M. Frèret qui réussira, quatre ans plus tard, à joindre aux parcelles qu'il possède déjà le numéro 365 cadastré à Médan, il achète donc à la commune de Vernouillet les 720 mètres carrés qui contiennent le lavoir désaffecté. Signes des temps : les bords de Seine deviennent villégiature, les maisons poussent sur les terres de labour et les ménagères ne lavent plus au lavoir. Mais M. Fréret, paysagiste, est sensible à la beauté des lieux. La jolie construction retrouve, dans son jardin, un peu de son charme désuet, au milieu des rocailles et des rosiers. Ses enfants se baignent dans un bassin dont la forme rappelle étrangement celle des bassins de Girardin. En 1963, succède aux Fréret le Camping-Caravaning des 4 arpents. Le cadre boisé et bucolique plairait au créateur d’Ermenonville, mais son lavoir, sagement enclos par mesure de sécurité, disparaît aujourd’hui sous la végétation.


Cruelle injustice de l’histoire quand la commune de Vernouillet accepte de vendre pour 250 000 F le terrain offert par Girardin 150 ans plus tôt, c’est afin d’acquérir de quoi agrandir son cimetière. Or c’est précisément dans le cimetière que de nouveaux malheurs attendent Girardin.

All Posts
×

Almost done…

We just sent you an email. Please click the link in the email to confirm your subscription!

OKSubscriptions powered by Strikingly