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D’Ermenonville à Vernouillet.

Le Marquis de Girardin (4ème partie)

GIRARDIN CHEZ TAUTEST-DUPLAIN

Vernouillet, terre d’élection

A la maison commune, les officiers municipaux établissent un certificat de résidence pour le citoyen Girardin, le 8 germinal an III (28 mars 1795). Ils le signalent de taille élevée, les cheveux et les sourcils bruns, malgré ses 59 ans, le nez long dans l’ovale étroit du visage.

Bien qu’il possède depuis longtemps une terre à Médan, c’est d’abord en invité qu’il séjourne à Vernouillet, partageant les tribulations du châtelain qui l’accueille. Le procès qui a opposé ce dernier à Mme de Sénozan ne s’est pas terminé avec l’exécution de la châtelaine et se continuera avec ses héritiers beaucoup plus tard. Pour l’instant, le séquestre ôte à Tautest la jouissance des biens auxquels il peut prétendre. Les décisions contradictoires des tribunaux, incapables de conclure sur des droits féodaux qui n’ont plus court, ont entraîné des variations dans ses propriétés et, du même coup, dans ses contributions foncières. Il a d’abord annoncé 378 arpents puis en a déclaré 166. Aussi l’administration cantonale de Triel se plaint amèrement le 3 prairial an IV (22 mai 1796) que l’égalité entre les contribuables n’est pas respectée. Laroche, chargé d’affaire de Tautest, promet le procès-verbal d’arpentage mais ne l’apporte pas. On prend pourtant en considération la banqueroute que le citoyen Tautest affirme avoir essuyée à Hambourg. (Ainsi il continue ses entreprises de négoce ?) et il obtient d’être réduit de 2 500 livres d’imposition. L’année suivante, même scénario. Cette fois, Tautest supportera les frais d’arpentage forcé, quoiqu’il ne soit pas soupçonné coupable d’avoir projeté aucune espèce de fraude. Le citoyen Duchesne a employé aux dites opérations d’arpentage la quantité de 36 jours, tant comme indicateurs que comme porte-pêches (synonyme de porte-perche pour prendre les alignements et mesurer les angles) qui, à raison de 12 livres par jour font 132 francs. Avec les frais d’enregistrement, le total atteint 357 francs.

Litige encore sur vingt-deux cheminées, la voiture à quatre roues, classée au quatrième rang, alors qu’elle première et unique voiture, sur les poêles enfin. Réclamations entendues, si bien que le citoyen Tautest ne sera imposé pour les année III, IV et V que de la somme de 137,50 francs. Lui sont comptés objets de luxe quatre hommes et deux femmes. Il ne fait pas bon paraître riche dans ces temps de crise financière… Girardin aussi est inquiété et doit se défendre : inscrit à Paris pour a contribution personnelle, il refuse de la payer à Vernouillet. Mais bientôt le voici propriétaire : il achète au charron Louis Coulon, le 5 pluviôse an IV (24 janvier 1798), une pièce de terre de 10 perches 1/8, lieudit le Clos Hamelet, première et modeste implantation sur sa terre d’adoption.

A la mairie, Laroche, qui s’adapte avec opportunisme à tous les revirements politiques, tient toujours les commandes. En 1800, pour l’anniversaire du 14 juillet, il invite Labdan, l’un des vainqueurs de la Bastille. Réception en grande pompe. Le héros parade à côté du maire.

Diplome de vainqueur de la Batille:

Les Girardin, les Tautest et les Persan se doivent d’être à la fête, sans occuper les premières places. Qu’à cette époque le ci-devant marquis ait été nommé conseiller général du département ne prouve pas qu’il ait occupé des charges importantes à Vernouillet, ce qui apparaît dans les délibérations municipales. Ceci montre seulement qu’il fait partie du collège électoral au niveau du département. Ses fonctions, dans sa commune d’adoption, se bornent par exemple à diriger un scrutin de première série, le 22 germinal an IX.

Seul événement dont la cause nous échappe : quand Tautest sent la mort venir, il ôte à Laroche sa charge de régisseur et, quand il décède, le 7 frimaire an IX (28 novembre 1801), les deux demoiselles, ses filles – Antoinette est morte en 1797 – s’empressent de choisir Louis François Berson pour régir leur domaine. Elles lui donnent procuration et agissent elles-mêmes en vraies femmes d’affaires, conseillées, on le devine, par Girardin et son homme de loi, dont le nom apparaît ici et là dans les contrats. Parmi les nombreuses opérations immobilières auxquelles elles se livrent, elles réunissent, le 20 pluviôse an X, (9 février 1802) le remembrement massif de dix-sept parcelles, mesurant de 2 à 12 ares, qu’elles rachètent à dix-sept particuliers pour rassembler, au cœur du village, lieu-dit le Clos Hamelet, une superficie de 84 ares et 25 centiares. En échange des terrains estimés à 12 francs l’are, elles offrent aux propriétaires des terres plus éloignées et comme celles-là valent moitié moins cher, chacun en reçoit double étendue. L’intention de Marie-Angélique et de Louis Tautest-Duplain se révèle clairement quand, six jours plus tard, Girardin signe l’acte par lequel il achète, sur leur récente acquisition, 40 ares 4 centiares. Le Clos Hamelet a désormais taille suffisante pour qu’il s’y établisse. Un an plus tard, il y ajoute 2 ares 4 centiares, dresse un mur et se fait construire une demeure. Cette fois, il est vernolitain pour de bon.

Le clos Hamelet

Sa maison s’élève sur deux étages, surmontés d’un belvédère. Des croisées de celui-ci, la vue embrasse l’horizon. Côté cour, des remises pour les voitures et les chevaux qui parfois le ramènent à Ermenonville ou à son domaine proche de Puiseux. Côté rue, celle dit du Clos Hamelet et Cul Loisel qui, de la grille du château, monte vers le carrefour de la Croix. Côté jardin, beaucoup de verdure d’où émergent les toits du village, serrés au bord des rues disposées en rayons autour de l’église. L’ordonnance intérieure allie l’élégance à la simplicité. Au rez-de-chaussée, vaste salle à manger éclairée de hautes fenêtres. Près du poêle, table pour dix convives. Dans le buffet aux lourds volets de chêne, six douzaines d’assiettes de terre de pipe et faïence, et dans la pièce contigüe, le reste de la vaisselle, huilier, moutardier, moulin à beurre, porte-liqueurs, etc. Le maître habite au premier étage une pièce donnant sur le jardin dont le mobilier se répète identique dans les chambres d’amis : grande glace au-dessus de la cheminée, commode à plateau de marbre, lit en alcôve, table, secrétaire, chaises et fauteuils à profusion, cabinet de toilette attenant, genre boudoir. La suite de son appartement à lui comporte un salon et une bibliothèque. Les chambres des domestiques se répartissent au second étage. Les tentures de coton, les rideaux de mousseline ou de taffetas à carreaux, les meubles de noyer ou acajou caractérisent une résidence campagnarde, une « maison des champs » comme on disait alors, mais rien ne laisse mieux deviner la personnalité du propriétaire que ses tableaux et ses livres.

Le corridor du premier étage est orné de dix cartes de géographie, celui du second de dessins et gravures que l’inventaire après décès ne signalent pas autrement que différentes vues et sujet. Par contre, les vingt-cinq petits cadres de bois à filet doré qui décorent la chambre du second et son cabinet sont identifiés : ils représentent le domaine d’Ermenonville. Peut-être s’agit-il des charmants croquis exécutés par Hubert Robert, par Chatelet ou l’alsacien Frédéric Mayer qui furent les commensaux du marquis et les peintres de son domaine ?

Dans la bibliothèque de Vernouillet, pas de double emploi avec celle d’Ermenonville, sinon les œuvres de Rousseau et celles de Voltaire, mais le même genre de livres trahissant un intérêt majeur pour l’Antiquité, la géographie, l’histoire, la littérature, les arts et les sciences naturelles. Ainsi, sur les rayons, Homère voisine avec les récits de voyage à travers le monde ; les livres d’histoire dépassent de beaucoup la centaine, et Goldoni, Métastase, Milton, Shakespeare (orthographié Saquespeart sur l’inventaire) s’alignent à côté du théâtre français. Le dernier en date des livres est le catalogue du salon de 1806, preuve que Girardin suit de près l’actualité artistique. Celui qu’on a appelé « le philosophe bucolique » possède les vingt-trois volumes de Buffon, dorés sur tranches, reliés en veau. Ils sont rangés près des traités sur les jardins, sur les arbres fruitiers, les pépinières, le règne minéral et végétal. A côté d’eux figurent un code de chasse, un recueil pittoresque et historique des peintres paysagistes, les Contemplations de la Nature par Bonet, etc.

Cette bibliothèque n’est pas celle d’un théoricien en chambre. Si elle fournit à Girardin de quoi élaborer une doctrine toute personnelle, elle cherche à la mettre en pratique. Comme il a réalisé la prospérité d’Ermenonville, il travaille à faire celle de Vernouillet. Car, a-t-il écrit dans son petit livre : Le spectacle le plus doux et le plus touchant est celui d’une aisance et d’un contentement universel. Il considère comme nécessaire que tout paysan soit un petit cultivateur, installé au milieu de ses terres. En cela, il a donné l’exemple, obtenant par les échanges heureux des demoiselles Tautest, la contiguïté de de ses propriétés au Clos Hamelet. Mais la configuration de Vernouillet, ses vignes aussi nombreuses qu’exigües, le morcellement des héritages à chaque succession, ne permettent pas d’appliquer ce qu’il appelle la loi de compact. Irréalisable aussi son rêve de pâture communale au centre du village, à l’imitation du green anglais : Les habitants n’auront qu’à ouvrir leurs portes, pour y laisser en liberté leurs bestiaux, sans avoir besoin ni de pâtres ni de chiens pour les garder et les tourmenter. La pauvre mère de famille, en filant sur le pas de sa porte, aurait au moins la consolation de voir jouer ses plus jeunes enfants autour d’elle, tandis que sa vache, son unique possession, pâturerait tranquillement sur un beau tapis de verdure qui lui appartiendrait. Tableau idyllique tout à fait caractéristique des visions de Girardin…

Mais qu’on lui donne un vaste jardin à la française, on peut être sûr qu’en appliquant ses principes, il y créera un jardin anglais.

Un second Ermenonville

La propriété de son ami Tautest est le lieu idéal pour y répéter son expérience d’Ermenonville. Exercice pratique de transformation. Les précédents propriétaires en avaient dessiné le parc, suivant les normes classiques de Lenôtre. Côté rue, des allées d’arbres régulièrement plantées isolaient le château à l’écart des communs. Vers le parc, une vaste perspective s’ouvrait en une symétrie parfaite de chaque côté de la longue et large allée médiane : alignements d’arbres, parterres à angle droit, puis en prolongation de l’axe central, véritable broderie de plates-bandes et labyrinthe d’arbustes taillés selon une géométrie savante. Pour terminer le tout, bassin rond et jet d’eau en son centre. Tel apparaît le parc sur la carte de Vernouillet datée de 1787, dite plan d’intendance.

Le premier cadastre de 1823 montre à l’évidence l’intervention de Girardin : plus rien d’aligné ni de régulier mais l’utilisation des accidents du terrain pour composer un paysage à la manière du Lorrain ou de Watteau. Entouré de verdure, le château paraît moins austère. Ses dépendances rustiques, pigeonnier, écuries, orangerie, serres, deviennent éléments harmonieux d’une campagne où sont mis à l’honneur les travaux des champs. Les fleurs et les arbres viennent jusque dans la cour d’honneur. La longue perspective qui descend vers la Seine étend son tapis de gazon, cerné ici par des peupliers élancés, là, par des boqueteaux remplis de chants d’oiseaux. Tantôt des bouquets d’arbres d’essences variées se dressent isolés, tantôt des bois épais jettent leurs taches sombres en bordure des prairies. Partout l’eau serpente en petits rus étroits qui s’élargissent en une rivière jalonnée de ponts gracieux. Deux îles la parsèment. L’une est plantée d’arbres et l’on se prend à imaginer qu’elle est la réplique de celle des Peupliers à Ermenonville. Des kiosques, des constructions factices appelées fabriques, dont un charmant petit temple de douze colonnes, se découvrent au détour d’une allée, au couronnement d’une éminence choisie comme point de vue.

Devant une telle réalisation, on regrette que les archives du château aient disparue. Les comptes de régie nous renseigneraient sur les travaux dirigés par Girardin et ses dessins reconstitueraient pour nous les lieux. Il faut se contenter, d’après l’état des sections du premier cadastre, de calculer que le domaine contient alors 51 ares 40 centiares de bâtiments, 13 hectares 49 ares 65 centiares de terres et de prés, et 24 ares 60 centiares d’eau d’agrément, au total près de 14 hectares. Du moins nous est-il loisible d’imaginer « le grand marquis » tel que l’a représenté Mayer sur une petite aquarelle, surveillant les travaux d’Ermenonville, les bottines montantes, le chapeau mou de campagne à la main, la grande canne qu’en ancien miliaire il utilise comme bâton de commandement. Mérite-t-il encore son surnom de Père la Tapette que lui donnaient ses jardiniers trente-cinq ans plus tôt ?

A-t-il recréé Ermenonville à Vernouillet une fois passée la tourmente révolutionnaire ? après la mort de son ami, alors que les demoiselles ses filles l’invitent à demeurer au château ? car il finit ses jours dans cet asile de l’amitié où il occupe, semble-t-il l’appartement du maître de maison qui y est mort, le 28 novembre 1801 et où lui-même mourra, le 20 septembre 1808.

Dans la chambre, la présence de son ami se fait obsédante. Ses pipes et ses tabatières, rangées près des pots à tabac encore remplis, imprègnent l’air, et l’eau de lavande parfume le boudoir. Son violon s’est tu. Ses armes : fusil de chasse, carabine, sabres, épées et pistolets d’arçon, brillent faiblement sur la panoplie du mur.

Dans la bibliothèque, les livres ont, plus encore que les objets familiers, pouvoir d’évoquer le mort. Partitions de musiques et œuvres en italien disent les spécialités où il excellait. Le reste trahit une profonde entente intellectuelle entre eux deux : même goûts pour les classiques anciens et modernes, Platon, Plutarque, Rablet (sic), Molière, Boileau, et tant d’autres. A portée de la main s’offrent les livres préférés qui éveillent des souvenirs émouvants. Voici Montaigne à qui Girardin dédia son temple de la philosophie, voici La Nouvelle Héloïse dont les descriptions les plus célèbres, le verger de Clarens et l’Elysée de Julie ont inspiré les paysages d’Ermenonville. En bas des étagères, se pressent les gros dictionnaires de langues étrangères, histoire, sciences naturelles et physiques. Celui de botanique voisine avec une Dissertations sur le cèdre du Liban, l’Art des jardins, la Théorie des jardins, la Composition du paysage sur le terrain.

Tous ces ouvrages sérieux, plus de trois cents au total, conviennent à un esprit éclairé et guidé par les lumières de la Raison, chère au XVIIIème siècle. Ils ne constituent pourtant qu’une partie de la bibliothèque du châtelain. L’inventaire de celle-ci signale encore 480 volumes, presque tous des romans aux titres aguicheurs. On attribue sans mal Les Mémoires d’un homme de qualité à l’abbé Prévost, mais qui connaît l’auteur du Revenant de Bérézulé, du Mari mystérieux ou des Amants comme il y en a peu ? Il y aurait toute une étude à entreprendre sur cette littérature qui prolonge les romans précieux du XVIIème siècle et annonce le Romantisme. Pour nous, la question est plutôt de savoir qui, au château de Vernouillet, apprécient ces lectures ? Les dames assurément, avides de s’évader dans des fictions ardentes. Et pourquoi pas les messieurs capables de se nourrir aussi de chimères… En tous cas, Girardin garde les pieds sur terre : ses exigences esthétiques s’accompagnent toujours de grandes visées sociales. Après avoir embelli le parc du château, il répandra ses bienfaits sur les villageois. Il leur offrira un terrain qui contient des sources, lesquelles alimenteront un grand lavoir.

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